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Rencontre avec Martine Fasquelle Della Rocca, une femme combative

Chaque trimestre, dans un restaurant parisien, l’Association Femme Cheval Passion organise une rencontre, «DINER DE FEMMES», au cours de laquelle des femmes parlementaires de l’Assemblée ou du Sénat, et des actrices de la filière Cheval, échangent avec une personnalité institutionnelle sur les différents problèmes et difficultés du Secteur.



C’est au cours des préparatifs concernant le prochain dîner que nous avons rencontré Martine Della Rocca Fasquelle, femme engagée depuis plus de 30 ans dans la promotion et la valorisation des entreprises Cheval du secteur agricole. Nous avons essayé de comprendre qui elle est, et surtout ce qui la motive.
 
Pour cela remontons à son enfance. Fille de Laurent Della Rocca, entraîneur de trotteurs, Martine apparaît vite comme une fillette au caractère déterminé à l’époque, il n’était pas question qu’une fille reste à l’écurie, Martine suit donc ses études en pension.-. Ensuite, elle va passer un diplôme de styliste, qui l’éloignera pour un temps des chevaux.   
 
Une décennie plus tard, nous sommes alors en 1980, devenue l’épouse d’un entraineur, Martine Della Rocca Fasquelle découvre les difficultés d’une profession méconnue des élus hippiques et des pouvoirs publics, que ce soit à Paris ou dans le sud-ouest où elle vient de s’installer avec son mari. Convaincue de la nécessité de communiquer, elle multiplie alors les actions destinées à tisser des liens entre les élus. Elle crée l’association PROMOTION CHEVAL INFORMATION avec les entraineurs de trot et de galop.
Pendant 15 ans l’association organise différents événementiels dont « Les Villes dans la Course », rassemblant 3 disciplines, ce qui était nouveau, le Trot, Le Plat et L’Obstacle, pour communiquer ensemble. Le principe de cette manifestation était de mettre en compétition 16 municipalités du Sud-Ouest dont les couleurs étaient portées par des professionnels installés dans les communes participantes. Ces manifestations, sur une période de 10 ans, avec une fréquentation de 6000 personnes en moyenne à chaque fois, ont permis aux villes de se rendre compte du potentiel que représentait l’hippodrome pour la ville, et des liens se sont créés à partir de ces opérations.
 
Des rencontres sont également organisées dans les cafés PMU entre professionnels et turfistes.
Martine Della Rocca Fasquelle met aussi à l’honneur les bénévoles acteurs essentiels à l’organisation des courses sur les hippodromes, en créant les « Trotteurs d’Or ». Elle monte des jumelages inter-régions, avec un seul objectif : que le dialogue s’établisse entre les passionnés pour permettre ainsi que le secteur des courses hippiques progresse.
 
Véritable boulimique de travail, Martine Della Rocca n’a de cesse d’imaginer de nouveaux concepts pour promouvoir, défendre ce secteur professionnel qu’elle admire tant.
  
Martine Della Rocca, quels sont les moments marquants de votre carrière ?
  
J’évoquerai trois actions, qui marquent l’évolution de mon parcours. Tout d’abord, en 1993, une action de communication, l’organisation d’une pétition ayant recueilli 80 000 signatures et qui demandait à la Société Mère des Courses au Trot la mise en place d’un service fiscal et social des entreprises courses (écuries et haras) face à la MSA etc. J’ai alors rencontré Dominique de Bellaigue, membre du Syndicat des Entraineurs, Drivers et Jockeys de Trot, déjà très impliqué, que je rejoins dans son combat. A cette époque, le Président de la société leTROT, était le comte Pierre de Montesson, qui a accepté cette idée. Mais un an plus tard, son départ à entrainer la mise en sommeil du projet.
 
Ensuite, j’ai mené une action importante dans le domaine du droit social : tout s’est déclenché lorsque j’ai été reçue à l’Assemblée Nationale par le député Jacques Myard, afin de plaider la cause des entreprises d’entrainement sur le sujet MSA devant des députés du groupe Cheval et le Directeur Général de la CCMSA, Daniel Lenoir. A cette époque les 3/4 des entreprises d’entrainement Trot et Galop se trouvaient dans une situation catastrophique, proches du dépôt de bilan pour beaucoup d’entre elles.
Cette intervention m’a permis de mettre en place, avec Dominique de Bellaigue et Daniel Lenoir, avec le soutien de l’AFASEC, une stratégie pour aider les entreprises du Secteur : une commission nationale pour le Cheval à la CMSA pour faire un état des lieux des problèmes. Des permanences furent iinstallées sur les hippodromes les jours de courses, où un spécialiste en droit social, Jean Luc Delavaud, ancien responsable de service contentieux de la MSA, recruté par L’AFASEC, m’accompagnait.
 
Nous recevions les acteurs individuellement dans un local mis à disposition sur les hippodromes pour un premier contact. Nous leur apportions à la fois un soutien dans le suivi des dossiers mais aussi un soutien moral, très important pour qu’ils parviennent à reprendre le dessus. Ils n’étaient plus seuls face à la MSA.
 
Nous en avons fait, croyez-moi, des km en voiture ! Accompagnée du spécialiste en droit social, j’ai parcouru les routes de France, hiver comme été, souvent dans l’urgence quand il fallait se rendre chez des entraineurs menacés de saisie notamment. La plupart du temps nous rencontrions des personnes dans une grande détresse morale et incapables de gérer leur problème MSA. Certains en étaient à ne plus ouvrir les courriers MSA qu’ils recevaient, en quelque sorte traumatisés.
 
C’est durant cette période de deux années que j’ai vraiment réalisé l’ampleur des dégâts provoqués sur le plan financier et sur le plan psychologique. Par la suite, j’ai eu la possibilité de mettre en place dans les MSA régionales, des commissions Cheval, grâce à Daniel Lenoir, et d’impliquer pour la première fois  les épouses d’entraineurs, qui participaient à ces rencontres. Leurs interventions nous faisaient avancer à grands pas avec les MSA.
 
Enfin une autre action marquante a été la communication entreprise auprès des députés et des sénateurs, avec Dominique de Bellaigue, afin d‘obtenir le statut agricole pour les entraineurs. Plus de 3000 courriers ont été envoyés, Je me rappelle le facteur de mon village (200 habitants) qui m’apportait les courriers réponses venant des Députés, Sénateurs, l’Elysée ou Matignon. C’était la première fois de sa vie qu’il avait dans sa sacoche des lettres pareilles à distribuer !
 
 Ces réponses des politiques étaient suivies de nombreux échanges téléphoniques pour obtenir soutiens et adhésions. Je me souviens des longs entretiens entre Dominique de Bellaigue et le député Canard du parti communiste, qui découvrait les courses. Tous les partis apportaient leur soutien, chose rare, même les écologistes. 
 
J’ai mené d’autres actions dans le domaine fiscal cette fois, mais là, la liste est importante, nous n’avons pas le temps ! Il faudrait consacrer une interview entière à ce chapitre.
 
Comment définissez-vous l’ensemble de votre action ?  
 

Elle se situe entre le lobbying, la coordination et la communication, les relations publiques. Difficile à mettre dans une seule case !  Cela peut être un problème, mais c’est aussi un atout.  
Je ne suis pas une contestataire de l’institution, ni une personne qui dit que ce serait bien de faire telle ou telle chose en attendant que quelqu’un le fasse. J’ai fait le choix de ne pas être une élue institutionnelle et j’ai pris le parti de me mettre aux services de leaders qui me correspondaient, que je respectais et en qui j’avais toute confiance, pour que les choses soient faites. On m’a traitée d’électron libre ! Mais ce n’est pas le cas. Je travaille toujours en concertation. Chaque dossier, chaque projet, passe toujours par une validation institutionnelle ou autre. Sinon cela pourrait nuire aux tractations en cours avec tel ou tel ministère par exemple, ce qui n’est pas le but des actions que j’entreprends.
Ce n’est pas toujours une situation confortable, on prend des coups, on n’a pas la protection que le titre d’élu confère, et il y a toujours des personnes qui n’acceptent par vos initiatives. Mais c’est ainsi que j’ai pu faire en sorte que soient réglés rapidement les problèmes récurrents qui gangrènent les entreprises d’entrainement.
Je tiens à dire que les résultats que j’ai obtenus n’ont été possibles que parce que j’ai eu la chance de faire de belles rencontres, de personnes, qui ont beaucoup aidé l’autodidacte que j’étais, me permettant d’apprendre, et qui m’ont formée et ouvert des portes, m’apportant aussi très souvent le soutien financier nécessaire. Sans ces personnes, je n’aurais pu réussir de la même manière dans les actions entreprises.
  
(Une pause, un sourire) Que vous dire d’autre ?
  
Vous êtes présidente de Cheval : Passion de Femmes. Cette Association a dû surprendre, en 2000, non ? 
  
Surprendre n’est pas le mot, je dirais que cela a fait parler, sans que ce soit rejeté par l’institution, C’est avec la complicité d’un groupe d’amies du Trot et plus tard celle d’amies du Galop qui nous ont rejointes, et dont certaines sont encore présentes, que nous avons créé l’association Cheval : Passion de Femmes. Notre objectif était de créer une entraide administrative entre les femmes très souvent autodidactes dont la gestion d’entreprise, en tant qu’épouses, était le quotidien, et aussi leur donner la parole, pour qu’elles fassent part de leur expérience de gestionnaires aux côtés de leur mari.
Nous avons dû affronter quelques regards narquois et des sourires moqueurs, car une association de femmes ne pouvait être pour certains que le lieu de combats de femmes contre les hommes. Mais toute forme d’ironie a disparu lorsque nous avons organisé le premier congrès sur la gestion des entreprises du Secteur Cheval avec la présence à la tribune des représentants de cabinet du Ministre des Finances et que nous sommes arrivées à débloquer des situations jusque-là bloquées. Il faut dire que nous avions avec nous des alliés de poids, Dominique de Bellaigue, la société LeTROT, des experts des cabinets comptables, des avocats fiscalistes et des spécialistes en droit social.
Je me suis bientôt rendu compte que cette réussite pouvait se retourner contre l’association. Nous avons alors décidé d’associer les organisations professionnelles à nos opérations, ce qui m’a amenée en 2008 à proposer aux Présidents des Syndicats, Associations (courses) et Groupements hippiques(équitation) de réunir les techniciens des différentes organisations du Cheval, afin qu’ils travaillent ensemble sur les dossiers transversaux communs au secteur Cheval. Le concept de GESCA (Groupe des Entreprises du Secteur Cheval) était né.
Pendant toutes ces années, ces spécialistes ont permis de faire évoluer l’économie du secteur Cheval. A ses débuts, GESCA comptait 5 organisations. Aujourd’hui le GESCA compte 70 associations syndicats, etc. et les 5 maisons mères Le Trot, France Galop, SHF, SFET et la FFE, qui travaillent ensemble et j’en suis fière.
 
Au fil de toutes ces années, avez-vous eu le soutien des pouvoirs publics et politiques, et quelles réactions y a-t-il eu face à toutes vos actions et à vos engagements ?
 
Les pouvoirs publics et politiques n’ont jamais failli. Ils ont répondu à toutes les invitations et ont participé à toutes les réunions de travail, aux débats, aux congrès et encore aujourd’hui ils sont très présents.
 
Vous avez été élevée au rang de Chevalier du Mérite Agricole par le Ministre de l’Agriculture Jean Glavany en 2003. Et en 2008, à la demande de Christine Lagarde, Ministre des Finances, vous avez aussi été décorée du grade de Chevalier de l’Ordre National du Mérite par le Ministre du Budget Eric Woerth.
 
Oui, ce sont des moments d’émotion inoubliables, et cela a été un grand étonnement pour moi que mon travail soit reconnu.
 
Votre énergie semble inépuisable : quel est votre moteur ?
 
Mon énergie vient de ma motivation. Ou peut-être aussi de mes gènes : Maman a été la première secrétaire du Syndicat des entraineurs au Trot, d’ailleurs dans les archives du syndicat on trouve les statuts écrits de sa main, et papa en a été l’un des vices présidents.
Bon, soyons sérieux ! Je vous dirai sans hésiter : ma motivation vient d’un sentiment de colère né à l’époque où les entreprises d’entrainement faisaient partie du monde agricole sans en avoir le statut. Nous payions nos charges à la MSA qui ne nous reconnaissait aucun droit et ne nous faisait bénéficier d’aucun avantage. Dans ce contexte, face à l’immobilisme général des élus de notre secteur qui me répondaient lorsque je demandais de l’aide « nous ne pouvons rien faire, les entraineurs ne sont pas des gestionnaires », et face au désarroi des confrères de mon mari qui perdaient leur entreprise, victimes du système, j’ai décidé d’agir et de les aider en leur donnant les moyens de se défendre. Je dois dire que ma colère était d’autant plus grande que j’admirais beaucoup ces hommes et ces femmes qui, à la force du poignet, avaient monté des entreprises performantes.
 
Aujourd’hui les choses ont bien évolué, après un travail efficace sur la durée, et surtout grâce à l’implication de Dominique de Bellaigue à qui les acteurs Trot et Galop doivent énormément : car s’il n’avait pas porté les dossiers et soutenu les actions, beaucoup auraient perdu leur entreprise, même s’ils n’en sont pas tous conscients.
 
Vous avez créé en 2007 l’association « Les Seniors des courses », qui a pour but de rompre l’isolement dans lequel se trouvent de nombreux retraités, et en 2009, vous créez le magazine Femmes Cheval Passion, qui se transforme en magazine numérique en 2010 sur le site internet www.femmechevalpassion.com . Vous avez aussi publié trois livres, Si le Trot m’était conté /1940-1960, Il était une fois le Trot /1962-1970, Les hippodromes de jadis, ainsi qu’une bande dessinée Les Kids du trot, et mis en place les courses de trot à poney. Ne vous êtes-vous pas écartée un temps de votre objectif ?
 
Absolument pas. Ces actions s’intègrent dans le même objectif de défense du Secteur. En mettant en lumière le filière Cheval, je reste fidèle à ma démarche.
 
Vous n’êtes jamais à cours d’inspiration ?
 
(Martine éclate de rire)
 
Non jamais ! Les projets que je monte, découlent de l’écoute et l’observation que je perçois des besoins du Secteur. Après les entreprises, les femmes, les retraités, j’ai fermé la boucle en 2012, en m’intéressant aux enfants. Car tout commence avec eux. Je souhaitais que les valeurs du monde du Cheval soient transmises aux jeunes. Pour cela, j’ai mis en place deux associations.  La première, « l’Association Nationale des Courses de Trot à Poney », organise des courses de Trot à poney, réservée aux enfants de 7 à 16 ans issus des courses et de l’équitation.
Cette discipline est une belle école de vie. Nous avons actuellement 130 courses annuelles inscrites au calendrier.
 
 La seconde, « Les Drivers Juniors », a été créée en 2014. Elle apporte un soutien aux petits drivers, et le site internet www.junior-trot.fr fait l’actualité de la discipline et assure sa promotion.
 
Ces initiatives m’ont amenée à rencontrer Serge Lecomte, Président de la Fédération Française d’Equitation, et cela a abouti à la signature d’un protocole entre de la société LeTROT, et la FFE consacrant le Trot à Poney comme 33ème discipline de la FFE, se déroulant sur les hippodromes.
 
Qu’est-ce que vous retenez de ces 38 ans d’engagement ?
 
Simplement d’avoir fait ce qu’il fallait, même si cela n’est pas toujours connu. Vous savez il n’y a pas très longtemps (2017) dans une conversation avec un professionnel, qui s’exprimait sur la situation actuelle des courses, que rien n’avait été fait etc. etc., au bout d’un moment je lui ai demandé, « savez-vous ce que je fais ? » Il y a eu un moment de pause et il m’a répondu, « oui vous êtes la dame qui a mis en place les courses de poney pour les enfants » !!!   Alors je lui ai expliqué tout ce qui avait été mis en place pendant toutes ces années avec l’aide institutionnelle, syndicat des entraineurs au trot et autres, il m’a regardé et il m’a dit « Ah je ne savais pas ! » C’est ça le problème : on ne sait pas et d’ailleurs on ne cherche pas à savoir, on dit tout et n’importe quoi et c’est comme cela que l’on coupe la branche sur laquelle ont est assis
 
Avant de conclure notre entretien, il y a une question que je souhaite vous poser et je m’adresse à la Présidente de l’association Cheval : Passion de Femmes : Quel regard avez-vous sur la place des femmes dans le milieu des Courses ?
 
Notre place de femme, ce n’est pas quelque chose qui nous est donné, c’est quelque chose qui s’acquiert par la reconnaissance de nos compétences dans tel ou tel domaine. Cela demande beaucoup d’opiniâtreté.
Certaines ont su trouver leur place et sortir de la « case » secrétaire, qui leur était seule allouée, pour s’épanouir dans des domaines différents, ce qui a ouvert des portes à beaucoup d’autres jeunes femmes, de l’écurie, à la gestion, mais aussi la communication, la presse, les médias, et dans des métiers divers comme commissaires de courses, jockeys, éleveurs, entraineurs, vétérinaires etc. Je déplore que très peu soient présidentes d’hippodrome. Toutes ces femmes ont beaucoup de courage car ce n’est pas facile, il ne faut pas oublier, ce n’est pas si loin, que le monde des Courses a été créé par des hommes pour des hommes.
  
Quel conseil donneriez-vous a une jeune fille qui souhaiterait s’impliquer dans ce secteur ?
  
Donner des conseils ? Je n’en donne pas, car ce qui est bon pour soi n’est pas forcément bon pour votre interlocutrice. Mais m’appuyant sur mon expérience, je lui dirais : écoutez, observez, suivez votre instinct, et si vous avez un projet, une idée, ne vous laissez jamais influencer par des gens qui vous diraient : « cela ne marchera pas ». Défendez vos convictions. Les erreurs autant que les réussites vous enrichiront.


Delphine Raoul




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