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Myriam BOLLACK-BADEL : Femme atypique

LA GAMINE QUI REVAIT DE CHEVAUX!

Mon seul snobisme est d’être une femme de cheval



Myriam BOLLACK-BADEL : Femme atypique
A la rencontre d’une femme forte et fragile, dont l’humour est de rigueur, première femme ayant obtenu la licence d’entraîneur à Chantilly. Avec elle, nous avons découvert un parcours, des convictions, des révoltes, Myriam Bollack-Badel se livre à nous :

Secrètement, je rêvais de chevaux, j’ai un jour demandé qu’on m’inscrive dans le même Club d’équitation que ma voisine de classe Régine Pinson, fille d’un entraîneur de chantilly. A ma grande surprise, mon père a dit oui et tout a commencé. Le vénérable cheval sur lequel j’ai fait mes premiers pas s’appelait Mont Athos. J’ai tout compris en quelques instants, l’histoire de ma vie commençait, c’était le début de quelque chose et la fin de tout le reste. La dimension de ce qui m’est arrivé ce jour là, avait quelque chose de mystique, puisque je ne m’appartenais plus. C’est assez inhabituel de trouver un sens à sa vie à l’âge de onze ans, mais c’est ce qui m’est arrivé. Fréquemment, les parents poussent les enfants dans un sens ou dans un autre, moi, j’étais seule dans mon univers. Plus tard, au lycée, c‘était comme dans la pub de Guy de Grennes, « Bollack vous vous verrez où ça vous mènera les chevaux. ! » C‘est vrai, ils m‘ont menée exactement où je voulais aller.

Mon cheval de concours s’appelait SOIR D’ESPOIR nous étions complices. Il aimait gagner les épreuves au chronomètre, peut-être mon goût pour les courses parlait-il déjà. Un jour, j’ai décidé d’arrêter le concours hippique, car je n’arrivais pas à franchir un cap, faute d’un bon coach et d’un très bon cheval. Je me souviens, je venais de gagner le Grand Prix de Guetteville les Grès, un petit bourg en Normandie, sur le chemin du retour, j’ai pris ma décision.
Le sage est celui qui connaît ses limites et j’avais compris qu’il me faudrait trouver une autre voie .
A 20 ans j’ai passé le monitorat, j’ai été reçue major de ma promotion, dans la foulée, j’ai eu envie d’aller à Saumur pour passer le brevet d’instructeur. Il y avait trop de candidats, je n’ai pas voulu attendre, j’ai donc pensé à ce que je pourrais faire, puisque j’avais arrêté mes études. Mon père avait chez divers entraîneurs un petite dizaine de chevaux, je lui ai demandé de me faire confiance et de me les donner à entraîner. Il a été d’accord sur le principe, mais restait à faire admettre l’idée aux Commissaires de la Société d’Encouragement. Mon père qui avait repris les couleurs de feu son frère Robert, était un homme sérieux, Directeur Général de l’Agence Économique et Financière .
Je n’aurais jamais pensé qu’il me soutiendrait comme il l’a fait dans un projet hasardeux, mais quand on m’a refusé ma licence sans explication, une fois, puis deux, puis trois, il n’a pas aimé cette injustice et a tout mis en œuvre pour que je finisse par obtenir le droit d’être ce que je voulais être. Pour ces Messieurs de la Société Mère, mon idée avait quelque chose d’ indécent, en tout cas, c’est ce que j’ai ressenti. Je suis devenue la première femme entraîneur professionnelle en 1975.

Les débuts non pas été faciles, mon effectif était médiocre et les résultats l’étaient aussi. J’avais très peur d’être qualifiée d’incapable et l ’ai probablement été aux yeux de certains, jusqu’au moment où j’ai pu acheter quelques chevaux à réclamer. Ces réclamés me sont apparus comme des « avions » comparés à ce que j’entraînais. Leurs résultats flatteurs ont très vite changé le regard des gens surtout celui de mes confrères, un peu moins méprisant.

Je suis atypique, car j‘ai réussi à ne plus être trop influençable, à prendre mes distances avec la pensée des autres, ou tout simplement, prendre le contre-pied de ce que pense le plus grand nombre, parce que j‘ai des convictions rivées au corps, une vision claire du bien et du mal, du bon et du mauvais, du vrai et du faux.
Je n’ai pas foi en l’humanité en tant que telle et s’il y quelque chose de mystique en moi je n’arrive pas a croire en Dieu, tant le monde est un asile de fous.

Mais attention, tous ces critères étant les miens, je n‘ai pas la prétention de détenir la vérité au sens littéral du terme. Je suis juste une femme de convictions qui mène ses combats jusqu‘au bout, sans lâcher prise. Ceci dit, mes combats n’étant pas ceux de tout le monde, cela crée un équilibre.

Pour en revenir à mes débuts, j’ai fait mon premier gagnant au dépens de François Mathet, qui m’a dit avec humour, je vous félicite mais je ne vous pardonne pas, c’était il y a 33 ans.


Les choses ont bien changé pour les femmes du métier depuis mes débuts, j’ai défriché la jungle et éclairci le paysage pour les autres. Je me faisais régulièrement virer de la tribune des entraîneurs, sous prétexte qu’elle était interdite aux femmes et à Cagnes sur Mer, je n’avais même pas le droit de prendre ma selle dans les balances, il fallait que j’aille à l’arrière du vestiaire, prendre mon matériel en cachette. J’ai subi ces humiliations avec plus ou moins de patience et puis un jour, j’ai décidé que si on m’empêchait de prendre la selle et bien je ferais non- partant. Les choses se sont donc calmées d’elles-mêmes.
J’ai un peu de mal à me plaindre de la « c… » des gens car je m’en amusais beaucoup, être capable de faire un vrai métier d’homme en ayant l’air d’une gamine était grisant et le plaisir de pouvoir user de mon sens de la répartie, compensait bien les quelques inconvénients auxquels j’avais à faire face.
Ainsi, pour mon premier jour à Maisons Laffitte, je me suis fait traiter « d’entraîneur en tutu » par un jockey , lui même interdit de champ de course. Et bien je lui ai répondu, que moi au moins, je pouvais porter mon tutu sur un hippodrome. L’affaire s’est arrêtée là.
J’ai rencontré Alain Badel en 1981 et nous avons acheté une écurie ensemble en 1985. Nous ne pouvions pas nous marier, car au galop, les jockeys s’engagent chaque année, en prenant leur licence, à ce que ni eux, ni leur épouse, ne soient propriétaire ou éleveur de chevaux. Il fallait donc pour que nous nous marions, qu’un de nous renonce à son métier.
Un jour, dans un dîner, j’évoquais cette bizarrerie du Code, lorsque mon cousin, grand juriste, m’a dit que le droit au mariage et le droit au travail étaient deux droits fondamentaux et que le Code des courses avait donc là un article illégal.
J’ai donc appelé Louis Romanet pour lui parler du problème, il a compris 5 sur 5. C’était en 1989 et Alain et moi avons pu nous marier en 1990, grâce à un dérogation dite « exceptionnelle » dans le Code, ce qui est en soi un pléonasme.

Est-ce que, vous vous impliquez dans la défense votre discipline ?

Oui et non, comme je le disais précédemment, j’ai un regard différend des autres sur beaucoup de sujets et ce qui me choque, ne choque par forcément mon voisin. J’ai tendance à voir des choses que les autres ne voient pas et à attacher beaucoup d’importance à des choses qui semblent anodines à d’autres.
Par exemple, à Chantilly, il n’y a pas d’aire pour déseller les non placés. On se retrouve donc avec 10 ou 15 chevaux agglutinés dans un couloir que j’ai appelé le couloir de la mort. Je me suis plainte de cette anomalie à qui de droit, mais c‘était l‘année dernière. Mes remarques ont été prises à la légère comme d’habitude et cette année, dès la première réunion, un lad a reçu deux ruades dans la poitrine et a bien failli y rester. Je regrette qu’il faille un accident gravissime pour qu’on écoute la voix du bon sens.
Les syndicats de professionnels des courses sont trop politiquement corrects. Pourtant, être syndicaliste, c’est déranger beaucoup pour obtenir peu. Il y a des dossiers qui ne bougent pas comme la TVA sur notre pourcentage, les accidents de courses des jockeys, dont la charge incombe aux entraîneurs en aggravant le taux de leurs cotisations d’accident du travail MSA, alors que les employeurs des jockeys sont les propriétaires. Les champs de courses mal tracés, dangereux ou mal entretenus. La répartition des encouragements et primes, sans parler du programme qui n’a ni queue ni tête.
Autre exemple, les jockeys se font presque tous recaler aux examens d’entraîneur au moins une fois, risquant de perdre les clients prêts à leur confier des chevaux. Je ne comprends pas que le syndicat des jockeys n’obtienne pas une validation de leurs acquis professionnels et un stage après, au titre de la formation continue. On serait dans le doit fil de ce que préconise le gouvernement.
Vous voyez, il y a beaucoup de choses révoltantes, mais c’est aussi beaucoup d’énergie grillée, que d’être en colère tout le temps.

Avec des amis nous nous sommes investis dans la protection des chevaux et nous trouvons que les gens qui se soucient d’offrir une deuxième vie à leur cheval de course retraité, doivent pouvoir s’appuyer sur un système solide et fiable, avec des financements provenant de la filière, donc pérennes. Grâce à la Ligue Française pour la Protection du cheval, nous avons placé déjà 150 chevaux.


Il suffit de lire sur Internet la fin tragique d’EXCELLER, admis en 1997 dans le Hall of Fame (Panthéon des courses américaines) comme un des meilleurs chevaux du siècle et tué la même année à l’âge de 24 ans, dans un abattoir suédois. FERDINAND, gagnant du Kentucky Derby a également fini dans un abattoir, ces deux victimes de l’ingratitude ont donné leur nom à des fonds, chargés de récolter des dons pour les champions retraités aux USA.
En Angleterre, un dispositif existe depuis près de 10 ans, appelé Retraining of Racehorses, il est financé par tous les acteurs des courses.
La prise de conscience est donc générale et c’est un fait nouveau.

Nous ne pouvons pas attendre d’être attaqués, probablement à juste titre, par les association de protection des animaux, il nous faut balayer devant notre porte et pouvoir dire que les courses font ce qu’elles doivent faire, le font bien et de leur propre gré.

Le mouvement est mondial, même les gens qui le refusent doivent admettre que les temps changent. Il y va de la survie de notre sport, qui, si on ne faisait rien, serait à classer très haut dans le rang des sports amoraux, au même titre que la corrida ou les combats de coqs.

Avez vous déjà entendu dans une écurie comment les autres chevaux réagissent lors du départ de l’un des leurs, ils le sentent, ils s’agitent dans leur box, ils se mettent a hennir … c’est poignant.

J’habite mon écurie et mon plaisir est de me promener le soir le long des boxes, je veux que mes chevaux aient confiance en moi et cette confiance gagnée à coup de mots doux et de gâteries ne peut pas être trahie.

Au trot, le problème est énorme, je n’y pense même pas. Heureusement, OURASI (un des plus grands trotteurs de l‘histoire des courses, mais stérile) a eu droit à la retraite de luxe qu’il méritait et j’avoue être toujours très émue quand je le vois au Haras de Gruchy où j’ai mes quelques poulinières.
Ce cheval d’élite garde les faveurs du public et il ne se passe pas une journée sans qu’OURASI reçoive une visite d’anciens fans.

Comment ce passe une journée de Myriam ?

Je crois que je cours autant que les chevaux, c’est de ma faute car j’ai du mal à déléguer.
Peut-être est-ce la raison pour laquelle je ne suis jamais devenue une grande entreprise ?
Je monte à cheval, j’aime avoir aussi froid que mon personnel, me faire tremper avec lui quand il pleut et être toujours là pour mes chevaux. Mon plaisir c’est de faire les soins, mettre les bandages, discuter avec le vétérinaire de tel ou tel cas.
Je fais le secrétariat des chevaux moi-même et heureusement, j’ai une formidable secrétaire pour la comptabilité, sans Marie Hélène, je ne sais pas ce que je ferais .
Quand à Alain, il fait tout ce que je n’ai pas le temps de faire, les trucs qui m’ennuient et ensuite il va au Golf.

L’Émotion du premier gagnant qu’avez-vous ressenti ?

En réfléchissant à la première victoire, pas très émue. L’émotion la plus forte, je l’ai ressentie plus-tard. En fait, je suis reconnaissante à mes chevaux de me remonter le moral en général quand je suis soucieuse, soit par une petite place inattendue, soit par une victoire improbable. Il y a eu la victoire d’Always Earnest dans le Prix du Cadran Gr1, contre des adversaires anglais en béton, celle d’ Ocean Falls dans le très select prix Quincey Gr 3 à Deauville, mais ce qui est curieux, c’est que les grands rendez-vous, genre prix de Diane , ne me rendent pas spécialement nerveuse, comme si le fait que cela m’arrive à moi, minimise l’importance de l’événement et sa dimension.
J’ai gagné trois Gr 1 et me suis placée dans un grand nombre de ces évènements de haut niveau et j’avoue que dans ces moments, la fierté qui est mienne va vers mes chevaux et j’aime rendre mes propriétaires heureux.

Comment analysez-vous l’évolution de la profession d’entraîneur de vos débuts à maintenant en 2009 ?

Nous devons craindre la disparition du savoir faire et de la culture des courses. Peu de gens véhiculent les bons gestes, le vocabulaire académique disparaît et les jeunes gens qui viennent dans les écuries se prennent tous pour des vedettes, seul compte l’habit de lumière, alors qu’ils n’ont tout compte fait qu’une jambe de chaque côté. L’équitation n’est passionnante que dans le fait qu’on a des sensations uniques, rares et subtiles. Cette subtilité doit être évoquée dans chaque geste. Un cheval de course est avant tout un cheval de selle qui va vite et s’il ne comprend pas son cavalier, alors on est face à un problème.
Dans les années à venir, seules les grandes écuries pourront se payer du personnel qualifié, car la formation fait défaut et les jeunes gens s’expatrient volontiers. Les petites écuries auront de plus en plus de mal a recruter, c’est un réel souci pour le galop en France.

Quelles sont vos autres passions ?

J’aime tous les animaux en général mais plus particulièrement les équidés et les chats. J’ai de la compassion pour tous les animaux qui se présentent à moi, j’adopte à tour de bras et au milieu des clochards, des sans grade, il y a un génie, un chat ou une chatte exceptionnel. Ils sortent du caniveau et ont une classe folle, voire même de la noblesse. Ce qui me rend triste, c’est la condition animale en général, j’ai honte d’être un humain, ce prédateur friqué sans scrupule.
Je n’ai d’estime pour le genre humain qu’à travers ce qu’il a construit, peint, composé ou écrit. L’homme n’est intéressant que lorsqu ‘il crée, pas lorsqu’il détruit. C’est donc tout naturellement que je m’intéresse aux antiquités, à la peinture et quand j’ai le temps à la littérature, j’adore lire mais il ne faut pas être préoccupée, ce qui est souvent mon cas.

J’aime les discutions qui tournent autour des chevaux, avec des hommes ou des femmes de cheval, j’aime que les propos soient justes et passionnés, les hommes de cheval se retrouvent dans le monde entier autour de ce sujet passionnant et là, un miracle se produit, il n’y a plus de frontières ou de barrières sociales, souhaitons donc heureuse et longue vie à nos amis les chevaux qui ont fait de nous des privilégiés, ce qui n’est pas le cas de tout le monde. Vivre de son « hobby », ça c’est du luxe !

Vous pouvez contacter myriam : myriam.bollack@wanadoo.fr
Site Web : http://myriam-bollack.com


Par Myriam Bollack et Martine Della Rocca




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