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François BROHIER Un homme discret

Le 25 novembre 2008, après deux ans d’activité sur l’hippodrome de Paris-Vincennes, les Séniors des courses ont élu leur nouveau Président. Rencontre avec un homme discret, simple et talentueux.



François BROHIER Un homme discret
François Brohier est installé à La Roque-Baignard, en Pays d’Auge, dans une retraite bien méritée, sans oisiveté. A l’évocation de son histoire, ponctuée de grands moments d’émotions, ses yeux bleus s’illuminent. De l’enfant blond à cet homme discret, cinquante-six ans de labeur se sont écoulés.
« Ma famille est issue de la Manche, de Sainte-Mère-l’Eglise plus précisément. Bien avant la politique de rapprochement, elle a su réunir les disciplines du galop et du trot ! Mon grand-père, Alcindor Brohier, agriculteur, éleveur de bovins, élevait déjà des trotteurs et des galopeurs. On peut d’ailleurs souligner que la jument de base. Dragonne était un produit-maison. Ses fils perpétueront la tradition, y alliant même les activités du sport équestre C’est ainsi que mes premiers contacts furent plus tôt orientés vers le concours hippique.
Avant 1944, mon père Léon s’est installé à Barbeville, près de Bayeux où, en plus de ses activités d’élevage, il s’adonnait à l’entraînement d’AQPS qu’il montait lui-même, en course sur les hippodromes de l’Ouest. Quant à moi, dans les années 45-50, pensionnaire à l’Institut Saint-Lô, je vais parfaire mon équitation au haras de cette même ville, sous la houlette du sous-directeur Jacques de Royer-Dupré qui devint, par la suite, directeur et inspecteur des haras. C’était le père d’Alain, l’entraîneur de galop si souvent à l’honneur.
A cette époque mon oncle Henri Levesque, agriculteur lui aussi contaminé par la famille Brohier, se lançait à son tour dans la voie hippique. Il achetait des trotteurs, puis les confiaient, dans un premier temps, à Maurice Dumontier (là où Joel Van Eeckhaute est installé actuellement) puis, par la suite, à Philippe Hanse et à Aimable Forcynal, profitant à l’occasion pour driver en amateur ! Un jour, en 1951, il décide.de se lancer dans l’aventure de l’entraînement de son effectif. Il m’intègre à son équipe. J’avais 18 ans et n’avais aucune maîtrise du trot. Il m’a fait passer plusieurs semaine à l’écurie Olry-Roederer, aux Rouges Terres, dont l’entraîneur, Françis Riaud, père de Jean et Guy, faisait partie de ses relations. De retour, je gagne ma première course avec Dora à Bayeux, hippodrome dont mon père avait la charge technique. C’est d’ailleurs là que je gagne ma première course à l’attelé avec Grivoise, la mère de Surcouf L, sous les couleurs de M. Foursin. Qui m’apportera plus tard de belles satisfactions.
Plus tard Henri Levesque récupérera de chez Aimable Forcinal une petite jument, Diane de Fontenay, avec qui j’allais fort bien m’entendre. Elle s’avait déjà tout faire, je lui dois beaucoup. Deux ans après son transfert en Italie sera l’occasion pour mon oncle de ramener Bellegarde III, la mère d’une certaine Masina !.
Cette première année donc, avec ma petite jument, perdue dans son camion Berliez, nous allons d’hippodrome en hippodrome. Nous obtenons plusieurs gentilles victoires avant de prendre, mi-novembre, la direction de la capitale du temple du trot, Vincennes ! Pensez donc, pour nous, un amateur et son petit apprenti de province ! Quatre premières participations, quatre victoires, excusez du peu ! Le prix Jacques-Olry, semi-classique en battant Dollar V monté par Michel Gougeon (mon idole), vainqueur du Cornulier un mois plus tard. Dans les jours qui suivront mon oncle me rapportera cette amusante anecdote, de la bouche d’un de mes oncles, déjà âgé, sur le marché de Carentan : « Ha ! J’avais dit à François quand tu iras à Paris regarde bien les grands comme y font, mais y peut pas il est toujours devant ! »
Dans ces années-là, les apprentis pouvaient monter dans les classiques, ce qui n’était pas sans apporter quelques frictions pendant le déroulement de la course : certain profitant de leur ancienneté et du manque d’expérience de leurs jeunes adversaires.
Je profitais de ces mois d’hiver pour faire un stage chez André Choiselet, installé à Lamorlaye au milieu des galopeurs. Au printemps, je regagne ma Normandie, avec pour principale occupation le débourrage et l’entraînement des poulains. Nous tombons sur de bons chevaux comme Fugia, deuxième du Prix du Président et du Prix de Normandie, éternelle dauphine de Fandango au monté, et Hallali, gagnant un semi-classique, second du Prix de Vincennes, ce qui nous dirigent vers de plus grands champions.
J’ai toujours eu la chance d’avoir des chevaux de grande classe, tels Icare IV, plusieurs fois gagnant de semi-classiques au monté, avant de remporter mon premier Prix du Président de la République en 1956, devant la championne Idumee. Icare IV fera ensuite une grande carrière attelée internationale. Puis viendront ensuite LB Anna, semi-classique, et deux Prix de l’Ile-de-France, La Champagne, débordante d’énergie, souvent fautive, et qui pourtant remporta un magnifique Prix du Président de la République. Elle remportera d’autres belles épreuves, s’appropriant même le record monté détenu par Fandango
Et arrive la jument de ma vie, Masina, la reine de Vincennes, la Magnifique avec son bonnet jaune qui deviendra célèbre comme le sera plus tard celui de Bellino II.
Tardive (elle va avoir 4 ans les semaines qui suivent) elle fait des débuts tonitruants lors du meeting 59-60, se permettant de remporter six victoires en concluant triomphalement dans le Prix Ephrem-Houel, un semi-classique. Deux mois après ses débuts, elle à droit alors à tous les qualificatifs. Jamin terminait sa carrière et un journaliste écrivait Le Roi est Mort, Vive la Reine, car on disait La Reine, pas la Star. Le surnom de Star sera attribuée plus tard attribué à Ozo.
Masina va alors régner près de trois ans, montée comme attelée. J’ai enlevé avec elle le Prix du Président de la République, des Elites, deux Cornulier, le Prix d’Amérique, le Prix de Bretagne, du Bourbonnais (en rendant 50 m), le Prix de France, le Prix de Paris, le Critérium de vitesse de la Côte d’Azur… Le professeur Marcena, qui était venu la voir, disait d’elle : « C’est une Rolls Royce. »
Lui succède sa compagne OL Est B et deux ans plus tard Quovaria. J’ai eu aussi l’honneur de monter une future triple gagnante du Prix d’Amérique, Roquépine, en prenant la seconde place du Prix de Vincennes. Trop capricieuse, elle sera dirigée vers l’attelage avec la réussite que l’on connaît.
J’ai été aussi le partenaire au monté de juments six fois lauréates du prix d’Amérique.
En 1966, après seize ans de collaboration avec Henri Levesque, je décide de m’installer à mon compte. C’était l’époque de Sans Atout II, Uniflore D qui me permet de gagner un nouveau Ile-de-France, le Cornulier, pour la cinquième fois ,le Prix du Calvados deux fois, le Grand Prix de Flandres. Se sont succédé ensuite les classiques ou demi-classiques avec Vaissa, Aldena, Hêtre Vif, Idée Baroque, Infante des Gontiers. Ivory Queen.
En 1980, un matin de qualification à Grosbois, alors que je montais une pouliche, elle prend peur, se cabre et tombe à la renverse sur moi. La tuile. Je reste cloué au sol, les secours s’activent et j’apprends que mon fémur droit a plusieurs fractures. Je me retrouve alité pendant de long mois. Avec la douleur, la tristesse et le doute arrivent.
J’ai 47 ans. Je remonterai un an plus tard mais quelque chose s’est brisé. Par la force des choses mon effectif à diminué. Je ne remonterai que pour mettre au point des pensionnaires mais rarement en course.
Je rends hommage à mon épouse, Jane- Marie (fille de M. et Mme Avenel, éleveur de Vermont, le père d’Ozo et de Kioco) qui partage, elle aussi, la passion du cheval et de l’équitation et a su me soutenir durant toute ces épreuves.
Tout au long de ma carrière, j’ai rencontré des gens exceptionnels, j’ai admiré des homme comme Raoul Simonard, Michel Gougeon, Charlie Mills, mais aussi Jonel Chyriacos. qui a fait évolué le trot en lui faisant faire un bon en avant grâce a ses idées. Fils de banquier Grec, passionné par le trot, il quitta son pays pour venir prendre la direction de l’écurie Bertin, puis celle de René Michel. Il fit venir en France des homme tels que Nicolas Tcherkassoff, Charlie Mills, les frères Gerhard, Roman Kruger, Kurt Hormann, Hans Sasse. Il créa, à Ormesson, un centre d’entraînement révolutionnaire, en s’assurant les compétences de Raoul Simonard et Albert Libeer. Par la suite, Léopold Verroken s’y installa. Il a amené au trot des propriétaires du galop en créant les courses du C-A-T où l’on pouvait voire au sulky l’Aga Khan, Rothschild, Wesweler et bien d’autres. Il apportait une élégance. C’était un visionnaire cultivé et d’un abord très facile, véritable puits de science dès qu’il s’agissait du trot mondial.
Plus tard, j’ai eu le plaisir d’occuper d’autres fonctions. J’ai été vice-président de la Société des courses de Lisieux. J’ai officié en tant que commissaires de courses sur les hippodromes de Lisieux, Saint-Pierre-sur-Dives, Dozulé. J’ai été dix ans président du Syndicat des entraîneurs au trot, ce qui m’a permis de comprendre la complexité du système.
Mon fils Didier a pris la suite de la génération des Brohier. Il est entraîneur. Anita, ma fille, a épousé Michel Baudoin. Ils ont quatre enfants.
Lorsque j’observe la vie de tous ces jeune entraîneurs je trouve qu’ils ont beaucoup de mérite car ils travaillent dans des conditions très dures et connaissent des problèmes de main-d’œuvre (que nous n’avions pas), des réglementions très souvent inadaptées au droit du travail dans notre secteur. Je viens d’être élu président de la toute jeune association des Séniors des courses. Là aussi, le travail ne manque pas. Comme vous le voyez, je ne reste pas inactif, mais plus relax. »

Chapeau François !


Martine Della Rocca




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