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Eliane de Bellaigue FEMME DE CARACTERE

Un peu d’histoire, mesdemoiselles du Trot, nous vous emmenons à la rencontre d’une FEMME DE CARACTERE : Madame la Vicomtesse Eliane de Bellaigue de Bughas

Si les jeunes filles des années deux mille peuvent vivre de leur passion, dans les courses au Trot, elles le doivent à sa pugnacité. Le Cheval Français (société mère du Trot) lui rend hommage en créant en 2007 sur l’Hippodrome de Paris- Vincennes le « PRIX ELIANE de BELLAIGUE. ».

Le 11 mai prochain sortira sur les écrans « AU NOM DU TROT. », un documentaire du réalisateur Alain Marie retraçant l’histoire de sa famille. Ce qui nous donne le prétexte de vous présenter cette personnalité hors du commun dont sa petite-fille, Léa, nous dresse le portrait.



« Ce que femme veut, Dieu le veut. » Proverbe qui correspond bien au portrait d’aujourd’hui.

Eliane de Bellaigue FEMME DE CARACTERE
Parler de ma grand- mère Eliane… un livre ne suffirait pas ! (éclats de rire de Léa ) c’était une femme que l’on qualifierait de Caractère. Née le 17 juillet 1910 à Saint Ursin dans la Manche, elle évolue, au milieu de trotteurs. Son amour du cheval ne pouvait qu’être génétiquement inscrit en elle. Fille de Hervé Céran-Maillard, sœur de Roger (grands professionnels du trot), elle participe fort naturellement, avec sa sœur jumelle Yvonne, à plusieurs courses « exhibition » dans les années trente, (les courses officielles étant alors interdites aux femmes), elle fait partie de ces rares cavalières attirées par la compétition.
Neuf ans en plus tard, elle épouse le 27 avril 1938 Vicomte Guillaume de Bellaigue de Bughas, (né le 16 juin 1909 au Manoir familial du Vaumicel, dans le Calvados,) dont les ancêtres, répondant à la devise « Deo que Regi que fides » (Fidélité à Dieu et au Roi), étaient originaires, depuis le 13éme siècle, de la région de Clermont- Ferrant.
Au début de la seconde guerre mondiale, mon grand- père est tout d’abord appelé sur le Front de l’Est, puis à Paris à l’Etat Major. Ma grand-mère se retrouve seule pour s’occuper de l’exploitation agricole, des bovins et des chevaux au Val Saint Martin sur la commune de Beaumont le Roger, dans l’Eure. La propriété ayant été réquisitionnée par l’armée allemande, la famille a du s’installer au Tréclos sur la commune de Moulins la Marche.
Mon père Dominique naîtra cinq ans plus tard (actuel président du Cheval Français). A l’issue de la guerre, la famille s’installe sur la commune de Quetteville en Normandie, dans le haras du mesnil Cordelier baptisé Fleuriel, du nom de l’ancienne propriété de Hervé Céran-Maillard dans l’Orne.
Quelques années plus tard, mes grands parents s’installent sur une propriété de la petite commune de Montboissier, en Eure et Loir, où tout est à reconstruire et à rénover, mais cela n’est pas un obstacle pour ma grand mère. Ayant toujours eu à cœur de maintenir ses familles unies et soudées, elle fera de ce site le lieu de rassemblement des familles Bellaigue et Céran- Maillard.
Grâce au champion de l’élevage « QUIOCO » (qui produira plus tard en tant qu’ étalon des champions tels que, Elpenor, Nodesso, Jiosco, Clissa, et Lega ), ma grand-mère a la chance, dans les années 60, de parcourir l’Europe, avec mon grand père et d’être invitée aux Etats-Unis pour le championnat du Monde.
Contactée par Marie-Christine JONEY WEISS, une jeune cavalière souhaitant obtenir le droit de courir en course en France (qui deviendra en 1979 championne du monde des cavalières à Naples) et Anne Marie LAPONCHE, ma grand-mère accepte d’être le porte-parole des femmes souhaitant intégrer le milieu de la compétition officielle.
Infatigable (à soixante huit ans,) elle sillonne les routes de France en voiture (avec ses propres deniers), afin de convaincre les présidents des sociétés de courses, Marie- Christine faisant office de chauffeur et de secrétaire.

Quel souvenir gardez-vous de votre grand-mère ?

J’ai le souvenir d’une femme au caractère entier et sans concession qui poursuivait ses combats avec une opiniâtreté sans limite.
Tous les mercredis, Armand (mon frère) et moi, déjeunions chez mes grands-parents. J’ai en mémoire l’image d’une grand-mère « pendue » au téléphone à l’occasion de conversations enflammées. Elle avait aménagé son bureau, qui ressemblait à un véritable « champ de bataille » dans la salle à manger. Bien souvent, les papiers débordaient même sur une partie de la table de la salle à manger où elle nous installait pour le repas.
L’attaque était menée lors d’interminables entretiens téléphoniques, avec certaines personnalités de l’Institution qui refusaient, par machisme ou par tradition, ou peut être même juste pour s’amuser de l’énervement de ma grand-mère, l’entrée des femmes dans le milieu des courses.
Pour être sûre de joindre ses interlocuteurs « elle choisissait le moment du déjeuner ». Heureusement pour eux, elle n’a pas connu l’ère du téléphone portable….
A l’issue de la bataille, elle tenait ses troupes les plus proches étroitement informées de l’avancée de l’offensive : Anne Marie Laponche, Marie Christine Joney Weiss, Marie Annick Dreux …
Une fois la tension retombée, nous pouvions enfin profiter de notre grand-mère, après avoir pris notre repas en tête-à-tête et sans bruit avec notre grand-père. Elle mangeait finalement toute seule et froid, en tout cas le mercredi !

Je garde l’image d’une personne avant-gardiste pour son époque qui n’avait pas la « langue dans sa poche ». Outre le fait d’avoir marqué son temps en permettant aux femmes de courir en course au trot, c’était pour moi une femme défiant toute forme d’autorité qu’elle jugeait illégitime ou injuste.

J’ai, à ce titre, en mémoire une anecdote en tête que j’ai entendue petite : les faits se déroulent à Moulins-La-Marche durant l’année 1944. Mon grand-père « traînait » régulièrement à la gare de Serquigny pour récupérer de jeunes français envoyés en Allemagne dans le cadre du STO (service du travail obligatoire) et leur fournissait de faux papiers ainsi qu’un travail.

A la suite d’un contrôle d’identité au Haras, un jeune homme ainsi récupéré est mis en joug par des soldats allemands car il n’a pas ses papiers sur lui. Ma grand-mère court les chercher, et découvre dans la chambre du garçon plusieurs papiers d’identité, ce dernier n’ayant manifestement pas détruit les vrais. Elle revient alors devant les soldats allemands, une main dans chaque poche de sa robe, et dans chaque poche, une carte d’identité. Au hasard, elle pioche dans l’une de ses poches et les sort, par chance les bons ! (c’était ma grand-mère !! )

Ma famille élève des Trotteurs depuis plusieurs générations. L’arrière-grand-père de ma grand-mère, Antoine Maillard à acquis en 1855 la première poulinière de l’élevage familial. Michel Maillard, son fils, fut le premier éleveur à être décoré de la Légion d’Honneur pour ses élevages d’ovins, de bovins et de chevaux. Il remporta, en 1879, le concours de modèle de chevaux à Londres avec Cendrillon suitée de Miss London. Le père de ma grand-mère, Hervé Ceran-Maillard, à la tête de l’un des premiers élevages de France a, quant à lui, entraîné plusieurs chevaux gagnants du prix d’Amérique. (Ovidus Naso 1945 et 1946 et Fortunato V 1955).

Héritière de ce passé, ma grand-mère a certainement souhaité, à sa façon, apporter sa pierre à l’édifice.

Comment et pourquoi votre grand-mère a-t-elle fait pour mettre en place le CCTF(cercle des cavalières du Trot de France) à une époque où l’on considérait que ce n’était pas la place des femmes d’être sur les pistes.

Il m’a été dit « que ce qui avait déterminée ma grand mère à entreprendre cette démarche, c’était un article du code des courses au trot qui précisait que les subventions seraient retirées à l’hippodrome qui organiserait des courses pour les femmes ». Cela l’a mise très en colère.
Ma grand-mère a certainement voulu profiter de l’opportunité d’être en contact proche avec les décideurs de l’Institution pour promouvoir ce que l’on pourrait qualifier aujourd’hui de parité homme / femme.
Son mari, Guillaume, était en effet Président de la SECF de1971 à 73 et fondateur, avec Maurice O’Neil ancien officier des Haras Nationaux, de UET (Union Européenne du Trot ayant permis de tisser des liens internationaux du Trot) dont il fut le premier secrétaire général.

Le CCTF, dont la devise était « courtoisie, camaraderie sportive, désintéressement, amour du cheval », est crée le 2 juillet 1977 et avait pour objet de « participer aux courses d’amateurs dames à l’étranger et d’obtenir en France la création de courses au Trot leur étant réservées ».
La première course de Cavalières (interdites de licence d’amateur), organisée le 5 août 1977 sur l’hippodrome de Cagnes sur Mer était non officielle et donc sans support PMH (Paris Mutuel Hippodrome). Un championnat de France des Cavalières fut organisé dès 1978, avec classement par points. De nombreuses courses sont également organisées à l’Etranger, dont la première en Belgique.
Le CCTF a crée, pour ses cavalières, un système de licence octroyée après passage devant un collège de trois commissaires issus de sociétés de courses. Ce système de licence, reconnu par bon nombre de pays européens, permettra au CCTF de devenir le seul organisme d’amateurs reconnu pour représenter la France sur le plan Européen par la F-E-G-A-T.(Fédération Européenne Gentlemans Amateurs au Trot ).
Le cercle a ainsi permis aux dames d’obtenir leur licence d’amateur (l’hippodrome d’Amiens organise le 11 novembre 1978 la première course de femmes amateurs), et enfin, par la force des choses, leur licence professionnelle.

En décembre 1980, les cinq associations d’amateurs hommes sont dissoutes pour devenir l’U-N-A-T (Union Nationale des Amateurs au trot), lequel a proposé la fusion avec le CCTF, proposition à laquelle ma grand-mère, en qualité de Présidente de l’Association, s’est toujours opposée. Selon elle, une telle fusion aurait engendré la perte d’identité du CCFT ainsi que ses raisons d’exister, à savoir : la création de courses réservées aux dames en France, la participation aux courses internationales et aux championnat d’Europe et du Monde.

Ma grande joie a été que ma grand-mère ait pu, avant son décès en juin 1995, voir l’aboutissement de son combat, la victoire dans le Prix d’ Amérique d’Hélène JOHANSSON.

Elle fut nommée Chevalier de l’Ordre du Mérite Agricole, distinction, lui ayant été remise par le Ministre Michel Rocard en 1986.

Quel pourrait être aujourd’hui le combat de votre grand-mère ?

J’ai rencontré, il y a quelques années de cela, l’Association Cheval Passion de Femmes. J’ai immédiatement adhéré à cette association, qui selon moi, reprend le flambeau. Les combats ne sont plus les mêmes, fort heureusement, mais l’esprit est semblable : même investissement, même pugnacité dans les luttes d’aujourd’hui qui ne sont plus seulement féminines : défense des « entreprises cheval » par les femmes, promotion du statut de conjoint collaborateur permettant de bénéficier d’une couverture sociale convenable, combat pour un accueil familial sur les hippodromes (recevoir les enfants en bas âge, etc.… ) Ces sont autant de mesures diverses et variées qui tendent à améliorer les conditions de chacun. Je pense sincèrement qu’elle aurait non seulement encouragé une telle association, mais qu’elle y aurait pris une place très active.

Dans quelle mesure vous sentez-vous « inspirée » par votre grand-mère ?

On ne peut côtoyer de fortes personnalités sans être, consciemment ou non, quelque peu influencé par celles-ci. Cela est vrai pour ma grand-mère, qui m’aura certainement démontré qu’il ne faut, d’une part, « jamais baisser les bras » et d’autre part, ne jamais se laisser influencer par un regard conformiste de la société qui nous entoure.

La chance de grand-mère, qui nous quitta à l’âge de 85 ans, fut de partager la vie de mon grand-père, qui avait peut être, en apparence, un tempérament plus effacé (sauf dans sa cour d’entraînement) mais qui vivait au jour le jour une existence consacrée à ses chevaux. « ICI, LE CHEVAL EST ROI » répétait-il inlassablement.


Par Martine Della Rocca et Léa de Bellaigue-Fallourd




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